De tout notre cœur
Nous, habitants du XXIᵉ siècle, n’imaginons plus une journée sans ordinateur : une sorte de bouée de sauvetage, même si, avec lui aussi, on peut se noyer dans le flot d’informations. Il y a un demi-siècle, personne ne rêvait d’une telle dépendance, et les réseaux sociaux n’existaient pas.
Dans l’Union soviétique, la principale « bouée » pour la plupart des gens, c’était la télévision. Le monde mystérieux du petit écran attirait des millions de spectateurs. L’une des émissions les plus aimées et les plus attendues de la Télévision centrale s’appelait « Ot vsey dushi » (« De tout mon cœur »). Pendant des années, elle fut animée par l’inoubliable Valentina Mikhaïlovna Leontieva — « tante Valia » — connue de tous les enfants grâce à ses émissions pour la jeunesse.
Diffusée une fois par mois, « De tout mon cœur » rassemblait devant les écrans des personnes de tous âges et de toutes professions. Chaque numéro racontait l’histoire de « héros » — des habitants d’une ville soviétique. Assister à un enregistrement était prestigieux et presque impossible ; devenir participant paraissait carrément irréel.
En mai 1977, l’émission est venue dans ma ville natale, Toula. Deux mois avant le tournage, ma mère m’a dit que des journalistes de Moscou viendraient le soir et que je devais finir mes devoirs avant leur arrivée. Des journalistes passaient souvent chez nous : ils interviewaient ma mère, première championne du monde de l’histoire du cyclisme. Mais cette fois, deux femmes de la rédaction jeunesse sont apparues — Marianna Krasnianskaïa et Alla Vassilieva. Toute la soirée, elles ont enregistré la conversation et pris des notes. J’étais curieuse de savoir ce qu’elles écrivaient, sans oser demander.
Je croyais que mon « rôle » s’arrêtait là. Pourtant, presque deux mois plus tard, Krasnianskaïa a téléphoné et m’a invitée, avec ma mère, à l’enregistrement. Je me suis rassurée en pensant que je serais simplement spectatrice : si j’avais su qu’on me ferait monter sur scène, je n’y serais jamais allée, tant j’avais peur.
Le jour venu, je n’ai pas été à l’école : j’étais trop émue à l’idée de voir « tante Valia ». Dans le hall, on m’a offert deux grandes friandises « Gulliver », « de la part de tante Valia », pour porter bonheur. On m’a expliqué qu’elle avait vu mes photos en étudiant le dossier de ma mère : Valentina Mikhaïlovna apprenait par cœur toutes les informations sur les participants.
Nous étions assises au premier rang. J’étais si nerveuse qu’un bonbon a fondu dans ma main. Et soudain, tante Valia m’a invitée sur scène. Je n’avais rien à dire — seulement à marcher avec grâce et me tenir près de ma mère et de mes proches. Mon rêve s’est réalisé : j’ai serré tante Valia dans mes bras. Après l’enregistrement, nous avons parlé et pris des photos. Elle a dédicacé mes clichés, et l’un d’eux — « À Marinotchka Kochetova, de la part de tante Valia » — je l’ai gardé avec moi pendant des années.
Je me souviens encore de sa veste de velours bleu et de sa décoration : Leontieva était Héroïne du Travail socialiste. Ma mère n’a jamais réussi à obtenir la cassette. Quelle surprise, donc, de retrouver cet enregistrement — devenu archive — en accès libre sur YouTube, 43 ans plus tard. La technologie fait des miracles… Et la vie continue. Vivons et faisons tout — de tout notre cœur.