La grande confrontation
Par Marina Kochetova
Le dimanche 28 juin s’est révélé particulièrement chaud à Ottawa. Beaucoup de gens ont fui la chaleur en partant à la campagne. Ceux qui sont restés dans la capitale pour la fin de semaine se cachaient probablement dans les centres commerciaux. Pourtant, malgré cette météo accablante, certains sont venus à la Woodroffe United Church pour assister à un concert classique donné par trois professionnelles : Anna Baksheeva au violon, Natalia Bibik au piano et Fenny Marks au violoncelle. Elles ont offert avec grand succès un superbe concert consacré à des œuvres de Beethoven en première partie, puis de Debussy après l’entracte. La soirée a duré plus de deux heures.
L’été étant la saison des vacances, on ne s’attendait pas à une salle comble. Le public, majoritairement russophone et composé de nombreuses familles avec enfants et petits-enfants, ne semblait pas être venu par hasard après avoir vu une annonce sur Facebook. J’ai plutôt eu l’impression que les spectateurs avaient choisi délibérément d’assister précisément à ce concert. Parmi eux se trouvaient de nombreux élèves actuels et anciens de ces trois remarquables interprètes, qui sont également professeures de musique, ainsi que beaucoup de fidèles qui viennent écouter cette formation, quel que soit le programme annoncé.
Les musiciennes choisissent elles-mêmes leur répertoire. Interpréter avec virtuosité Beethoven et Debussy dans un même concert représente un immense défi, car la grande confrontation entre ces deux compositeurs de génie est depuis longtemps entrée dans la légende.
La Sonate à Kreutzer de Beethoven, ainsi nommée en l’honneur du violoniste français R. Kreutzer, à qui le compositeur avait dédié cette œuvre, fit une impression phénoménale sur l’écrivain Léon Tolstoï. Celui-ci donna ensuite le même titre à son propre ouvrage littéraire — une nouvelle scandaleuse consacrée à la force destructrice de l’hypocrisie et de la jalousie.
Claude Debussy, né plus d’un siècle après le grand Beethoven, devint le fondateur d’un nouveau courant musical, appelé impressionnisme musical. Debussy estimait que, depuis l’époque de l’inégalable Beethoven, la forme symphonique traditionnelle devait céder la place à quelque chose de nouveau : elle était devenue trop conventionnelle et donc dépassée. Or, la sonate est une symphonie en miniature. C’est pourquoi les sonates de Debussy diffèrent profondément de celles de Beethoven. Les entendre dans un même concert est déjà une grande rareté; les entendre interprétées par les mêmes musiciennes dans le cadre d’un seul programme l’est encore davantage. Seules des professionnelles du plus haut niveau peuvent relever une tâche aussi exigeante. Il est donc particulièrement réjouissant de savoir que notre communauté russophone compte des musiciennes d’un tel calibre. Elles sont remarquables non seulement par leur maîtrise de l’interprétation, mais aussi par leur talent à enseigner la musique aux enfants.
Anna Baksheeva a également animé le concert. Elle ne s’est pas contentée d’annoncer les pièces — chacun avait reçu à l’avance un programme imprimé — mais elle s’est adressée au public en anglais, attirant l’attention sur les moments musicaux les plus intéressants. À mes yeux, sa participation à ce concert relève d’un véritable exploit. Il y a seulement quelques mois, elle est devenue maman. Répéter des œuvres aussi sérieuses avec un nourrisson dans les bras est loin d’être simple.
Le concert a été une grande réussite. Je pense que toutes les personnes présentes seront d’accord avec moi. Nous attendrons avec impatience les prochaines prestations de ces talentueuses musiciennes d’Ottawa.