À LA MÉMOIRE D’UN GRAND CHORÉGRAPHE
Le 9 mai, à Moscou, l’un des plus grands chorégraphes de notre époque, Youri Grigorovitch, s’est éteint à l’âge de 98 ans. Figure emblématique du monde de l’art, il a vécu une vie longue, riche, intense et brillante. Un tel destin n’est accordé qu’à quelques élus. Son héritage artistique est un merveilleux cadeau fait à l’humanité.
Youri Nikolaïevitch rendait heureux tous ceux qui voyaient ses ballets. Il partageait généreusement son talent, révélant au public toute la puissance des sentiments et des passions. Ses œuvres transmettaient la force de l’esprit humain, la fierté de la création et pénétraient jusqu’aux profondeurs les plus secrètes de l’âme. L’ampleur de son talent était saisissante.
Son don était d’une nature particulière : il ne s’était pas simplement révélé soudainement, mais s’était formé et épanoui au fil des décennies. Grigorovitch peut à juste titre être considéré comme le créateur d’une nouvelle galaxie du ballet. Il cultivait en lui les plus grandes valeurs humaines tout en restant libre de tout modèle et de tout stéréotype. Son univers intérieur réunissait intelligence, émotion et beauté.
D’un côté, certains le considéraient comme un tyran et un despote. De l’autre, on admirait son énergie, sa capacité de travail, sa créativité et son talent pour transformer ses idées en réalité. Comme l’écrivait Omar Khayyam : « L’un ne saura pas reconnaître le parfum d’une rose, l’autre saura tirer du miel des herbes amères. »
Tchaïkovski appelait le ballet le plus moral des arts. Et en effet, seul un être doté d’une exigence intérieure exceptionnelle peut créer un chef-d’œuvre dans ce domaine. Grigorovitch commença à chorégraphier des ballets dès l’âge de vingt ans et ne cessa jamais d’étonner le public comme les professionnels. Il créait les phrases chorégraphiques, les mouvements, les pantomimes — toute la matière du spectacle. Les grandes ballerines incarnaient ses idées, tandis que lui les inspirait et les guidait.
Depuis de nombreuses années, je suis liée d’amitié avec la troupe de ballet du Théâtre Mariinsky, et c’est pourquoi je me considère comme faisant partie de ces gens qui vivent « autour du ballet ». À l’été 2016, Youri Nikolaïevitch vint à Saint-Pétersbourg pour reprendre son ballet La Fleur de pierre. Il dirigea personnellement les répétitions, fidèle à sa manière exigeante, mais géniale. Les danseurs partageaient leurs impressions : chacune de ses remarques apportait clarté, sens et logique. À 89 ans, il se souvenait de l’intégralité du texte chorégraphique et pouvait même montrer les mouvements avec une facilité telle qu’on aurait pu croire qu’il en avait quarante.
Cet été-là, j’eus la chance d’être témoin d’une rencontre inattendue. Les personnes extérieures n’étaient pas admises aux répétitions, mais mon ami de l’administration du ballet voulut compenser ma déception : ensemble, nous nous rendîmes à l’hôtel Astoria, où séjournait le maestro.
Lorsque nous entrâmes, Grigorovitch nous accueillit chaleureusement d’une voix douce et calme. Il paraissait plus jeune que son âge, avait une silhouette frêle, des traits fins et les cheveux coupés très court. Il ne correspondait absolument pas à l’image d’un tyran. Il fut heureux d’apprendre que je n’étais pas ballerine — il était, comme je le compris, fatigué des demandes incessantes de ses collègues du métier. Une simple conversation humaine lui faisait réellement plaisir.
Mon compagnon partit bientôt, et je restai seule avec Grigorovitch. Il me proposa de prendre le petit-déjeuner avec lui. Ce repas était très particulier : deux tartines d’esturgeon et de caviar noir sur du pain Borodinski, des noix, du fromage, de la bouillie Gouriev, du thé et une carafe de cognac de grande qualité. Il commandait ce même petit-déjeuner dans tous les hôtels du monde. Voyant mon étonnement devant le cognac, il m’expliqua que, dans le milieu du ballet, il était considéré comme tout à fait normal d’en boire le matin.
Je suivis l’ordre gastronomique qu’il me proposait. Il savourait chaque élément du repas. À cet instant, je compris que j’avais devant moi un homme qui n’imitait personne, qui ne craignait aucune convention et qui restait profondément lui-même. Prendre le petit-déjeuner avec le créateur d’une galaxie du ballet était une chance inimaginable.
Quelques années plus tard, pendant la pandémie, on m’appela de l’administration du ballet du Mariinsky.
« Youri Nikolaïevitch vous salue, me dit-on. Il demande : “Comment va Marina aux longs cheveux ? Qu’elle m’appelle.” »
J’étais bouleversée : il se souvenait de moi.
Je l’appelai. Il avait déjà plus de quatre-vingt-dix ans, mais il se souvenait de notre petit-déjeuner, de notre conversation et de l’atmosphère de cette rencontre. Ce souvenir restera à jamais dans mon cœur.
Le 23 mai, le jour de ses funérailles, j’ai allumé une bougie et rendu hommage au grand chorégraphe avec une tartine d’esturgeon fumé et un petit verre de cognac. Le neuvième jour, j’ai préparé de la bouillie Gouriev, comme il l’aimait.
Le nom de Youri Grigorovitch restera à jamais inscrit au sommet de la chorégraphie mondiale. Il a atteint l’immortalité.
Éternelle mémoire...
Marina Kochetova