Comment se créent les rôles d’opéra
La vie des personnes créatives, c’est-à-dire de celles qui sont constamment en quête de quelque chose, est souvent plus difficile que celle de ceux qui passent leur temps à chercher des coupables. Les personnes créatives sont continuellement dans un état de recherche active. Elles cherchent sans relâche de nouvelles voies pour surprendre et réjouir le public. Pour interpréter un opéra russe avec qualité et authenticité, les artistes étrangers doivent consacrer énormément de temps et d’efforts à leur travail.
L’opéra russe est l’un des plus jeunes parmi ses confrères européens. Pendant longtemps, les critiques musicaux ne distinguaient que trois grands styles, aussi bien dans le domaine de la composition que dans celui de l’interprétation : l’italien, l’allemand et le français. Le style de la musique lyrique russe est différent : on y perçoit clairement le désir d’établir un lien étroit entre la musique et la parole. La déclamation musicale, autrement dit le récitatif, y joue également un rôle important.
Si un artiste ne maîtrise pas la langue russe, se lancer dans l’interprétation d’un opéra russe représente une tâche particulièrement complexe. Les chanteurs ne doivent pas seulement exécuter leur partie avec une grande précision vocale et prononcer clairement les mots russes, mais également placer correctement les accents logiques. Chaque soliste doit réfléchir au caractère émotionnel et physique d’un peuple, saisir le ton de son âme et celui de ses gestes. Le plus important est de transmettre avec exactitude la vérité du sentiment. Il ne peut exister deux vérités différentes de l’émotion, car la vérité des sentiments est évidente et tangible.
La création d’un personnage scénique est un processus subtil. Je vais tenter de soulever légèrement le voile sur le mystère de sa création par un artiste lyrique, puisque cette année j’ai participé à un projet de la compagnie canadienne Opera Lyra en qualité de consultante linguistique.
Il existe toujours une base à partir de laquelle l’élan créatif peut prendre naissance. Par un effort conscient de l’esprit et de la volonté, chaque acteur doit se forger une vision claire du travail qu’il entreprend. Tout commence par ce que l’on appelle une lecture. Il faut d’abord parfaitement assimiler tous les mots du livret. Si la langue est étrangère, cette étape prend naturellement davantage de temps.
Parallèlement au travail sur le texte, l’artiste étudie la partition musicale, réfléchit à toutes les actions du personnage ainsi qu’à ses relations avec les autres protagonistes de l’œuvre. Ce travail ne devient véritablement efficace que lorsque l’artiste parvient à ressentir l’atmosphère de l’époque et du milieu représentés. À l’étape suivante, il peut commencer à affiner les nuances et à apprendre son rôle par cœur.
L’effort intellectuel à lui seul ne suffit pas. Vient ensuite une phase où l’imagination doit intervenir pleinement : il faut être capable de visualiser d’abord l’apparence générale du personnage, puis chacun de ses traits caractéristiques. L’expression du visage, la posture, le geste... L’objectif est que, dès la première apparition du héros sur scène, le spectateur puisse ressentir son caractère. Une image scénique ne peut être vraie et réussie que dans la mesure où elle parvient à convaincre le public.
Le geste est l’âme de la création scénique. Le moindre mouvement du visage, des sourcils ou des yeux constitue déjà un geste. Derrière chaque geste scénique doit se deviner un mouvement de l’âme ; sinon, le personnage ne deviendra ni vivant ni artistiquement significatif et ne sera rien d’autre qu’une simple mimique. Un maquillage bien choisi renforce également l’expressivité des gestes. Mais cela intervient juste avant le spectacle...
Ainsi, au cours des répétitions de mise en scène, après avoir étudié avec soin la partition et profondément ressenti toute la gamme des émotions de son personnage, l’artiste lyrique travaille minutieusement ses intonations et ses gestes. C’est ce que l’on appelle le perfectionnement du personnage.
Mais ce perfectionnement est un processus, et le personnage n’est pas encore définitivement achevé. Il continue longtemps à mûrir. C’est pourquoi la pratique est indispensable : elle aide l’artiste à entrer véritablement dans son rôle. Il faut être responsable, réfléchi, discipliné et capable de travailler avec constance. Toutes ces qualités, multipliées par le talent, donnent naissance à ce miracle pour lequel le spectateur vient au théâtre.
En plus de tout ce qui vient d’être décrit, chaque répétition exige l’introduction de nouveaux détails permettant d’approfondir encore davantage les émotions du personnage. La capacité à découvrir de nouvelles couleurs et à les ajouter, par touches vives et intenses, à la palette de sa création a permis aux chanteurs anglophones de relever un défi particulièrement difficile. Leur interprétation de l’opéra en un acte Aleko de Sergueï Rachmaninov a laissé une impression inoubliable chez les auditeurs.
L’art est une éternelle marche en avant, une quête inlassable de nouvelles impressions toujours plus fortes. Pour les artistes, il est essentiel de ne jamais se répéter dans leurs rôles, tandis que pour les spectateurs, l’important est de vivre une expérience émotionnelle continue et de comprendre combien de travail a été investi dans la création de chaque personnage.
Marina Kotchetova